Crémations en Inde.

Au-delà du réel, le pouvoir terrifiant des images, il faut désormais s'y habituer. Depuis un certain 11 septembre, on sait que désormais pas une catastrophe ne se fera sans la présence d'objectifs, qui n'a pas sa propre caméra aujourd'hui ? Au-delà du réel, c'est à dire au-delà du film catastrophe, au-delà de l'imaginable : un mort, c'est déjà difficilement compréhensible pour un vivant !... Mais 150 000 ...

Au-delà du réel, le pouvoir médiatique, cette "mondialisation de l'information" dont les médias, dans un éclair de lucidité, nous parlent eux-mêmes ! Avec ses travers invariables : voyeurisme, sensasionalisme, gavage jusqu'à l'overdose des mêmes images, des mêmes commentaires... et passage sous silence du reste de l'actualité ! (la destruction totale d'un immeuble avec une quinzaine de morts en France ne nous aurait-il pas valu, par exemple, en temps normal, une semaine de reportages sur TF1 ?) La télévision nous annonçait ainsi (oh, pas le jour même, faut pas exagérer, mais deux ou trois jours après le raz-de-marée) que cette catastrophe était sans précedent... Mensonge ! Au 18 ème siècle, un tsunami identique s'est abattu sur les côtes portugaises et a fait des dizaines de milliers de morts à Lisbonne. (preuve qu'en Europe non plus nous ne sommes pas à l'abri d'un tel cataclysme) C'est le quatrième plus fort séisme (sur l'échelle de Richter) que l'on a pu enregistrer, mais il y en a sûrement eu de nombreux identiques et même de plus puissants au cours de l'histoire géologique de notre planête. On dit que cette catastrophe est naturelle, et, pour une fois, on ne peut impliquer les activités de l'Homme dans ce désastre... Peut-on pour autant afirmer qu'il y aurait eu autant de morts :

  • si les habitations locales avaient été plus solides et modernes ?
  • si le Japon avait étendu son système d'alerte anti-tsunami à tout l'Océan Indien au lieu de le réserver pour ses propres côtes ?
  • si il n'y avait pas autant de surpopulation dû à une absence totale de politique de maitrise des naissances ?
  • si il n'y avait pas autant de misère, famine, guerres à répétitions, dans la plupart des pays touchés ?

Alors qu'on ne vienne pas me dire que l'Etre humain n'y est pour rien dans ce bilan dramatique !

Au-delà du réel, enfin et surtout, avec le premier Téléthon mondial qui s'organise (tant bien que mal, mais l'heure n'est pas à la critique) devant nos yeux ébahis. Des records battus chaque jour : 1,5 milliards de promesses de dons, des portes-avions, des portes-hélicoptères (dont notre fameux "Jeanne d'Arc", comment ont-ils pu le baptiser ainsi ?), de la logistique digne d'une véritable guerre, voir d'un débarquement... si ce n'est qu'ici, il n'y a pas de commandement central : l'ONU et l'Europe d'un côté, les USA et ses alliés de l'autre, on aurait aimé un peu plus de concertation, on aurait aimé que les querelles de coqs de village cessent, oh - juste le temps d'un mois ou deux seulement - voilà ce qu'on aurait aimé.

Mais n'est-ce pas un peu malvenu et cynique que de critiquer tout ça ? Peut-être... Ne devrait-on pas se réjouir de cette compétition saine dans la surenchère de dons entre états ? Certes... Est-ce pour autant blasphématoire de se demander si la catastrophe passée aurait eu autant d'echo si :

  • elle avait eu lieu sur les côtes d'Afrique Noire ?
  • elle avait eu lieu un 10 juillet ?

Tourisme (sexuel aussi, n'ayons pas peur de le rappeler !) et bonne conscience judéo-chrétienne au moment de Noël, voilà le cocktail qui explique le formidable élan de solidarité ! Et alors, après tout ? Qu'on ne vienne pas non plus simplifier les choses en décrivant de méchants touristes occidentaux égoïstes et de gentilles populations locales tellement courageuses... même si il est vrai que sans ce tourisme occidental, nous n'aurions certainement pas autant parlé de ce drame, et donc l'aide à ces pays aurait été beaucoup moins importante ! Il faut juste être conscient de tout cela, essayer de prendre de la distance face aux événements, aussi abrupts soient-ils... et ne pas tout gober ! Ne pas oublier par exemple, que lors du tremblement de Terre à Bam en Iran, même pas 1% de l'aide promise par les occidentaux a finalement été versée, et qu'il en sera sûrement de même pour ce tsunami...

1.5 milliards de dollars en une semaine : "C'est ce que l'ONU récolte généralement en un an pour ses opérations humanitaires» dans le monde entier, a souligné Elisabeth Byrs, porte-parole du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l'Onu. «L'aide afflue, nous n'avons jamais vu ça". A titre de comparaison, le secrétaire général de l'ONU Kofi Annan avait lancé le 11 novembre un appel de fonds annuel de 1,7 milliard de dollars pour aider 26 millions de personnes en 2005 dans 24 pays d'Afrique, dans les territoires palestiniens et en Tchétchénie... Pourtant, il aura fallut toute une série de pressions de la part de l'ONU pour que les USA se décident à lacher un peu plus d'argent, eux qui ne promettaient au départ que 35 millions de dollars... 1,5 milliard ; 35 millions... les chiffres peuvent paraitre énormes, ils sont pourtant dérisoires par rapport aux besoins réels et par rapport à d'autres dépenses moins humanitaires : "Trente-cinq millions de dollars, c'est ce que nous dépensons tous les jours en Irak avant le petit-déjeuner", faisait observer le sénateur démocrate Patrick Leahy.

Bien sûr, c'est toujours un peu indécent de comparer les chiffres dans ces cas, pourtant, aurait-on imaginé un tel élan de solidarité pour d'autres catastrophes humanitaires ou guerrières qui ont font bien plus de victimes, et qui continuent à en faire quotidiennement ?

Jacques Hintzy, président d'Unicef-France précise quant à lui, dans Libération, que "c'est vrai que le projecteur médiatique porté sur l'Asie va faire oublier l'Afrique, alors que la situation y est bien plus grave. Ce sera à nous de ramener l'intérêt des donateurs sur les «urgences silencieuses». Pour le public, l'urgence, ce sont les premiers jours, mais pour nous, l'urgence dure au moins six mois. Ensuite, nous entrons dans la phase des actions de développement et notre travail se fait alors sur des cycles de quatre ans.

Il semble évident que l'action des ONG humanitaires sur le terrain sera bien plus décisive que d'éventuelles promesses de dons souvent non suivies de faits de la parts des Etats. Faire un don important à l'une de ces ONG à l'occasion de cette catastrophe parce-qu'on a été emu par un reportage larmoyant de TF1, c'est bien... mais donner régulièrement, même de plus petites sommes, pour soutenir leur action quotidienne dans le reste du monde, c'est à mon avis beaucoup mieux ! Certaines ONG, telle Médecins Sans Frontières, proposent même les dons par prélévements mensuels (opération un euro par semaine, à la portée de presque tout le monde) avec, rappelons le, une réduction d'impôt égale à 75% du montant de ces dons annuels jusqu'à 470 €... C'est à dire que sur 100 euros de dons, ce sont 75 euros qui n'iront pas à l'armée via vos impots ! En plus, c'est bien de choisir MSF, parce que c'est une ONG marquée à gauche, quoi que des ONG humanitaires de droite, passé le Secours Catholique ou la Croix Rouge, (attention, ces sites sont souvent en saturation ces derniers temps!) y'en a pas beaucoup, mais chut ! faut pas le dire, c'est indépendant une ONG, tout le monde sait cela ! C'est comme l'information...

Au fait, j'avais bien pensé à vous souhaiter une bonne année à tous, mais tout bien pensé, ça me parait là aussi trop cynique !