Si il y a bien une chose qui est certaine, c'est que tout est incertitude. Et cela chacun en conviendra. Et pourtant, chacun se sent obligé de choisir un camp, et par la même d'être sûr de ses choix, certain que sa propre opinion est la bonne. Que ce soit dans les grands principes moraux et politiques ou dans la futilité de la vie quotidienne, celui qui est incertain sera montré du doigt. Choisir son camp ou ne pas exister, tel semble être le choix schizophrénique qui nous est proposé.

Choisir son camp actuellement, c'est d'abord choisir de croire en Dieu ou non. Etre croyant ou Athée. L'agnostique, qui lui ne se prononce pas sur la question, estimant qu'il n'a pas assez d'éléments pour trancher, sera mal vu par les deux camps. Moi qui ai choisi le camp de l'athéisme par conviction, je ne peux m'empécher cependant d'admirer ces gens-là. Car avouons-le, scientifiquement, il n'est toujours pas possible de démontrer la non-existence de Dieu. Tout comme son existence, évidemment. Alors je me dis que si c'est ainsi, l'Athéisme ne peut être considéré que comme un acte de foi. En être conscient évite à mon avis les intégrismes des deux camps. L'incertitude peut donc être considérée ici comme salutaire, bien qu'ultra minoritaire.

Dans le domaine plus cartésien des Sciences, il semble encore plus évident que l'incertitude n'a pas sa place. Quand Einstein a publié ses premières théories sur la relativité, le milieu scientifique était, au début, plus que sceptique ! Relativisme, puis plus tard physique quantique : deux principes qui battent en brèche nos certitudes, et qui vont plus loin en établissant un principe d'incertitude ! Ainsi, une particule pourait se trouver en plusieurs endroits en même temps ? Ainsi, on ne saurait et on ne saura jamais la localiser à un instant donné avec certitude ? L'absence de solution est partie intégrante de l'équation ! Accepter ce genre de choses, c'est accepter le fait que non seulement on n'accédera jamais à la connaisance totale de notre univers, mais qu'en plus tout ce qu'on a établi jusqu'à maintenant n'est pas certain.

Dans notre monde moderne, là non plus, celui qui est certain ne "percera" pas ! Etre sûr de ses choix dans son travail, c'est une des qualités "fondamentales" que nous demandent nos patrons. Quitte ensuite, si l'on se plante, à trouver des prétextes douteux ou à en reporter la faute sur un collègue ou un autre service... Pourtant, là encore plus qu'ailleurs, la certitude ne devrait pas guider nos décisions. Etre incertain ne devrait pas être une faute ! Comment être sûr en effet de l'application d'une décision si celle ci est dépendante de facteurs complexes et multiples, surtout dans les entreprises actuelles où bien souvent les services se font la guerre, où le conservatisme est de mise, et où l'erreur, tout simplement, est humaine ! Rappelez-vous l'effet papillon : une mouche pète à Tombouctou, un Pape meurt au Vatican ! (Mince ! Moi qui m'étais promis de ne pas parler du pape !) Comment alors oser prétendre être sûr de soi ?

Là où ça devient comique, c'est en Politique. Quel est celui ou celle qui osera nous avouer, dans les médias, que non, décidément, il n'est pas certain que le chomage baissera, que l'économie repartira, que les salaires dans le privé augmenteront... parce que, tout simplement, il est impossible de prédire ce genre de chose avec certitude, parce que, de nos jours, la politique n'a qu'une influence minime sur l'économie... Non ! Ce genre de choses ne se verra jamais ! La certitude de nos hommes politiques est tellement plus rassurante que la vérité ! Ainsi donc, nous nous baignerons dans la Seine en 1978, Edouard Balladur ne se présentera pas en 1995, les 35 heures créeront 500 000 emplois et le chomage baissera cette année... Qu'il est beau d'être certain en politique !

Il faut choisir son camp, avoir une vision de gauche, ou une vision de droite. Etre au PS ou chez les verts, et donc soutenir à fond la constitution européenne. Ou bien être à l'UMP, et combattre jusqu'au bout l'entrée de la Turquie dans l'union... Tant pis pour ceux à gauche qui sont contre cette constitution. Tant pis pour ceux à droite qui sont favorables à l'intégration de la Turquie ! C'est au militant de s'adapter aux clivages ! Quant à être incertain sur la question européenne, ne même pas l'envisager ! D'ailleurs, pourquoi devrait-on être incertain face à un texte aussi limpide ? Celui qui hésite n'y connait rien et ne devrait même pas avoir le droit de vote ! Une fois de plus, moi qui me suis engagé (malgrè moi) dans le camp du non, je n'arriverai pas à vous convaincre de mon choix, car j'ose dire que je n'en suis pas sûr ! Honte à moi ! Sus à moi ! (Hum !)

Même sur le web, prendre parti, dans les forums, sur les blogs, est devenu un sport national. Ainsi donc, il y a les adeptes du logiciel libre, de Linux, du code valide... contre les adeptes du logiciel propriétaire, de Windows, et du code "libre"... Tout est si simple, y'a plus qu'à choisir ! Moi ca me rappelle vaguement un bon vieux clivage gauche-droite, mais chut ! Faut pas le dire ! Pas de politique dans le monde informatique ! "Débattons" est devenu "Trollons" ! "Votons" est devenu "Pétitionnons en ligne !" La nuance n'est plus de mise ! Choisissez votre camp, vous ne convaincrez pas l'autre, mais peu importe ! Mourrez les armes à la main !

Et quand certains nuancent, prennent du recul sur le phénomène, font un pamphlet, ils se font prendre en tenaille par le camp ennemi, et même par leur propre camp ! Je veux parler de Tristan Nitot, le président de Mozilla Europe, qui, bien que partisan du camp du "libre", vient d'acheter un Mac et en est satisfait, déclenchant parfois des réactions vives de la part de son propre camp... et qui vient de lancer une polémique en écrivant un billet pamphlétaire distancier et plein d'humour au sujet de Loïc Lemeur, l'autre star des blogs, mais celle du côté obcur de la force, puiqu'il est le PDG de Six-Apart, l'équivalent commercial de Dotclear pour mettre en ligne des blogs. Quand on lit la réponse de Loïc, on se dit que ce type ne manque pas de certitudes. Qu'il est, au fond, sûr d'avoir choisi le bon camp, et que cela le rend du coup un peu paranoïac (puisqu'il croit avoir lu que Tristan le diffamait), et menaçant (recours aux avocats)... Mais au fond, c'est encore la lecture des commentaires de ces deux articles qui est la plus instructive : le clivage entre les deux camps n'a jamais été aussi fort, chacun étant persuadé d'avoir raison... Seuls quelques malheureux lecteurs des deux blogs (si, ça existe) prennent la chose avec humour et se délectent de ces joutes bloguesques. Tout cela parait délicieusement absurde, mais puisque plus rien n'est certain, l'absurde ne pourait-il pas être notre sauveur ? Ce n'est pas une certitude...