Depuis que la Loi avait été votée, nombreux sont ceux qui, croyant pouvoir passer à travers les mailles du filet, s'étaient vite vus dépassés par les éléments. Nombreux étaient ceux qui croupissaient en prison, pour na pas avoir réussi à réfreiner leur passion culinaire, en contrevenant ainsi délibérément à la Loi. Mais la Loi menaçait aussi les gens de bonne foi. Encore plus nombreux étaient les naïfs, ceux qui n'avaient jamais milité dans le moindre mouvement de libération culinaire, ceux qui n'étaient liés ni de près ni de loin au Mouvement pour l'Exeption Culturelle, tout ceux-là croupissaient eux aussi dans les geôles gouvernementales. Mon père et mon frère faisaient partis de ceux-ci.
Mon père appartenait à l'ancienne génération, celle qui n'a pas du tout vu venir subreptissement la Loi, celle qui allait, sans se poser la moindre question, tous les matins, chez le boulanger, comme un rituel. Mon père. Je me le rapelle, alors que j'étais encore minot, prétextant me faire apprendre mes leçons de trigonométrie - lui qui était professeur de français ! - pour en fait me raconter ses histoires à lui, celles d'une autre époque, celle de l'entre-deux-guerres. Je me souviens ainsi très bien d'une fameuse leçon rébarbative sur pi et autres nombres occultes, où la conversation avait très vite dérivé sur son histoire à lui. La boulangerie, tous les matins de sa vie, dès sa plus tendre enfance, il y était allé. Bien sûr, pendant la seconde guerre mondiale, il avait du ruser avec les tickets de rationnement, mais, tant bien que mal, la baguette parisienne arrivait quotidiennement dans ses mains à la maison. Mais avant cela, il y avait eu cette fameuse année, l'an 19 après la grande guerre, pendant laquelle mon père n'alla pas à la boulangerie. Le père de mon père, fervant communiste, ne se remettait pas de "la pause dans les réformes" annoncée par Léon Blum. Le Front Populaire était en train d'éclater, et la situation économique, juste avant la prise de pouvoir du jaune (c'est ainsi que mon grand-père, visionnaire, appelait ce traitre à la nation qu'allait devenir Pétain) était pire que jamais. Le prix de la baguette ayant explosé et mon grand-père s'étant fait viré pour syndicalisme actif, la boulangerie était devenue cette année-là un endroit pour gens riches, ce qui excluait notre famille.
Mon père n'ira plus jamais à la boulangerie. Il est au fond d'un trou à Fleury-Mérogis.
Sa dernière visite à la boulangerie, les gendarmes l'attendaient. Ils lui ont signifié les multiples infractions qui lui valaient son arrestation.
- Non respect du droit des boulangers. (Mon père avait bien acheté sa baguette, mais il avait eu le tort de nous en faire profiter le midi en nous servant chacun un morceau gratuitement, alors que nous aurions du payer une licence pour cela)
- Contre-façon culinaire. (Mon père avait eu l'idée, en voyant les gateaux dans la vitrine du boulanger, de nous faire une tarte aux pommes ce jour-là...)
- Dévoilement de mécanismes cullinaires protégés. (Mon père, au moment de la galette des rois, avait toujours pour habitude de regarder comment était faite la galette, par en-dessous, pour donner ainsi secrètement la part avec la fêve à mon fils.)
Là où ça se gatait, c'est que les gendarmes s'étaient rendus compte que ce type d'agissement ne datait pas d'hier. Depuis que la Loi obligeait les boulangers à garder pendant un an les listings des achats de leurs clients, nombreux avaient été ainsi coincés avec les circonstances agravantes de récidive retenues. Mon père n'avait rien vu venir, son humeur léthargique habituelle n'étant même pas troublée par le cliquetis des menottes autour de ses poignets. Je sais qu'il ne suportera pas longtemps l'enfermement. Je m'attends d'un jour à l'autre à le voir basculer de l'autre côté du miroir, loin dans les brumes de l'éther.
Mon frère, quant à lui, c'est tout autre chose. On est venu l'arrêter à la maison, alors qu'il était en toute bonne foi en train de créer un blog cullinaire, sur le modèle de celui de Nawal, dont l'arrêt de son blog aurait pourtant dû lui mettre la puce à l'oreille. Mise à disposition d'autrui de recettes, c'est le motif le plus grave. L'idiot a voulu faire le fanfaron en voyant les énormes moyens déployés pour son arrestation. Quand on lui a demandé son nom, il a répondu : "Landru... Henri Désiré Landru !" Quelle bêtise : il en a pris pour 20 ans.
Vous comprendrez aisément que, depuis, moi dont la timidité et l'inconstance étaient souvent raillés auparavant, je me retrouve maintenant engagé dans la résistance active auprès du Mouvement pour l'Exeption Culturelle. Ces gens-là sont formidables, dire que je les traitais d'ayatollahs avant ! La lutte active est pourtant la seule solution. Je sais pourtant que nous ne sommes pas les plus forts. Un jour ou l'autre, tout cela cessera. Comme pour mon père. Comme pour mon frère. J'ai fais passer ma femme et le petit à l'abri en zone libre, chez un sympatisant du côté de Bruxelles. Mais je sais qu'un jour j'entendrai des coups sourds à ma porte. Je sais qu'ils fouilleront partout. Qu'ils retourneront mon appartement. La cachette de la recette de clafoutis que je garde préciseusement sera sans doutes découverte tôt ou tard. Combien de temps pourra résister le doudou de mon fils face à une pince à épiler de la Police Nationale ?
Ce billet constitue ma participation au Dix-moi dix mots de mai de Kozlika.